Depuis la fin de la guerre froide fin des années 80, le monde est devenu "unipolaire" et dominé par la seule Superpuissance sortie victorieuse à savoir les Etats-Unis d'Amérique et subsidiairement leurs alliés traditionnels de l'Europe Occidentale. Les régimes des états africains qui jusque là jonglaient sur la rivalité URSS-USA en faisant allégeance à l'un ou à l'autre bloc, pour s'assurer d'une protection de l'un de ces blocs qui s'affrontaient idéologiquement, se sont retrouvés tous dans l'escarcelle des Etats Unis et de leur alliée, l'Europe Occidentale. Plusieurs régimes africains qui n'ont pas su anticiper ce changement ou n'ont pas pu négocier ce tournant historique y ont succombé.

Dès lors, la stratégie de la Superpuissance mondiale en ce qui concerne les états africains fut de surveiller et de piloter l'usage qu'ils feront de leur "souveraineté». Dans la foulée de la mondialisation, les nouveaux maîtres du monde vont élaborer et imposer les caractéristiques des nouveaux pouvoirs à installer. 

D'abord, le profil des nouveaux leaders à promouvoir est bien défini. Ils doivent être des obligés des superpuissances car n'ayant au départ aucune emprise populaire ou ne jouissant d'une quelconque légitimité  car souvent sortis du néant et donc qui auront pour un moment, besoin de connaissances et de notoriété avant de s'imposer. Pour cela, les puissants lobbies occidentaux et les médias qui pilotent l'opinion publique mondiale sont alors mis en contribution. Pour guider les nouveaux dirigeants qui ignorent tout du monde moderne en pleine évolution technologique, les stratèges des grandes puissances n'ont pas à chercher loin: ils accolent à ces autocrates des "conseillers" en tous domaines qui sont réellement au fait de leurs domaines de prédilection pour en avoir été de hauts responsables chez eux ou dans les organisations internationales. Par ce truchement, les superpuissances font d'une pierre deux coups: d'abord ils s'assurent que les pays sont en réalité dirigés par elles, mais aussi parviennent à caser et à recycler leurs anciens politiciens battus ou en retraite. 

Mais dans ce brigandage, les personnalités africaines reçoivent aussi leurs parts du gâteau. Les anciens dirigeants ayant servi les intérêts occidentaux quand ils étaient aux affaires et qui doivent être récompensés, ou des anciens putschistes ayant mis fin aux expériences démocratiques sur injonction de ces puissances avant de se retirer, sont récompensés en les nommant: "Représentants Spéciaux, Commandants de la Force XXX", dans telle région ou tel pays... pourvu que des troubles y soient provoqués. De là à souhaiter que les troubles se multiplient dans plusieurs pays, il n'y avait qu'un pas que les stratèges n'ont pas hésité à franchir. 

Le constat après seulement une vingtaine d'années (évaluation intermédiaire) après le lancement de cette stratégie "à long terme" qui selon les prévisions des spécialistes devrait être évaluée après une cinquantaine d'années est probant pour les stratèges qui l'ont conçue. Cette stratégie est dans sa formulation extrêmement simple: 1) Les pays recelant des ressources énormes ou stratégiques ne doivent plus avoir à leurs têtes de leadership fort et disposant d'une légitimité populaire. Le chaos est dans ce cas préférable au gouvernement central fort. 2). 

Dans chaque ensemble régional, promouvoir "une petite puissance régionale" qui ne pourrait s'imposer sans le soutien inconditionnel de la Superpuissance mais qui sur place fait la pluie et le beau temps dans cette région sans être inquiétée car connue comme "enfant chéri" de la Superpuissance.

Le nouveau modèle de ces pays "nains économiques et géographiques" mais "géants politiques et militaires" par la volonté de la Superpuissance qui les a élus  a déjà pris forme. En effet, on a vu surgir ici et là des régimes dominés par des marginaux ou groupes minoritaires chez eux ou des autocrates ignares ayant constamment besoin du soutien et de l'expertise des puissances occidentales et de leur indulgence pour se maintenir au pouvoir. Ces cliques offrent alors leurs pays aux superpuissances et à leurs grandes multinationales pour servir de laboratoires pour expérimenter des théories économiques, médicales ou technologiques pensées par ces puissances  En contrepartie , ces cliques dirigeantes reçoivent des conseils prodigués par ces puissances pour se maintenir au pouvoir en jouissant de l'impunité totale pour les violations des droits de l'homme et autres crimes contre l'humanité qu'ils commettent. C’est ainsi que des tribunaux sont créés pour juger les dirigeants des régimes déchus et chassés du pays ou des opposants réels ou supposés. 

La dernière étape est la promotion à outrance de ces régimes par les lobbies de ces puissances dans les médias et les milieux qui pilotent l'opinion mondiale.

Dans ces conditions, on peut donc dire qu'à moins d'un accident historique toujours possible, par exemple le retour à la guerre froide sous une forme ou une autre, dans une dizaine d'années les régions comme le Moyen Orient, l'Afrique du Nord, l'Afrique centrale et de l'Est...seront réduites en espaces chaotiques en guise d'états où régneront les multinationales et les petits seigneurs de guerre locaux et dans cet espace chaotique émergeront des petits états aux régimes artificiels voulus et fortement soutenus par la Superpuissance pour jouer les gendarmes dans ces régions. Les Etats comme Israël ou le régime tutsi du Rwanda jouent déjà ce rôle dans les espaces respectifs qui leur ont été assignés. 

Cas d'école: le Rwanda de Paul Kagame 

Voici un garçon de rue presque analphabète qui au début des années 80 s'est fait recruté comme enfant-soldat dans la guérilla ougandaise de Yoweri Museveni.  A la conquête du pouvoir à Kampala par cette rébellion en 1986, Paul Kagame se retrouva "Chef des renseignements militaires " de l'armée ougandaise. Il se distinguera par sa cruauté pour mater les restes des forces des régimes précédents en Ouganda tellement qu'il en recevra le sobriquet de "Ponce Pilate".  Repéré et recruté par les "chasseurs de têtes" des superpuissances (CIA) dans le cadre du grand projet géostratégique, c'est à lui qu'incombera la tache de rééditer l'expérience au Rwanda. Après presque quatre ans de guerre pendant laquelle aucun moyen ne fut épargné à Paul Kagame pour conquérir le pays, il marchera enfin sur Kigali en juillet 1994 après avoir plongé le pays dans des massacres interethniques effroyables en assassinant les plus hautes autorités hutu du Rwanda et de la région.

Depuis lors, il a reçu le chèque en blanc pour asseoir son pouvoir. Il pouvait massacrer des populations innocentes sans être condamné ni même dénoncé. Il a reçu des aides financières massives qu'il pouvait dépenser sans contrôles, pourvu qu'il évoque simplement les besoins pour la consolidation de son pouvoir. Sur le plan politique, un tribunal international fut même créé pour juger ceux qu'il a chassés du pouvoir ou qu'il soupçonne de vouloir l'en chasser même démocratiquement.

Moins de deux ans après la conquête du Rwanda soit en 1996, il reçut des appuis militaires pour agresser et conquérir un pays voisin qui était dans le collimateur des superpuissances avec au passage le massacre de ceux qui l'avaient fui. Ainsi, le premier coup d'essai pour conquérir "un géant au pied d'argile" ou à défaut d'y semer un chaos permanent propice aux pillages et autres manipulations politiques régionales était réussi. Devenu l'un des hommes les plus riches de l'Afrique, l'un des chefs d'Etat les plus redoutés de la région, l'ancien garçon de rue de Kampala et Nairobi se devait de se présenter à l'opinion mondiale sous une autre image. Une campagne pour sa promotion même en recourant à la falsification des statistiques qui est l'œuvre d'une sorte de "gouvernement-bis" appelé "PAC" (Presidential Advisers Council) a alors commencé à envahir les médias du monde entier contrôlés par ailleurs par les mêmes lobbies et cela dès 2003. 

Rwanda 1990-1994; RDC 1996- à ce jour; Burundi: avril 2015-?: Tout est lié! 

Sans nous étendre dans cet article sur l'interaction des crises qui secouent la régions des Grands Lacs depuis 1986, tant plusieurs auteurs ont démontré leur lien intrinsèque, on ne peut comprendre les événements qui se sont déroulés dans la région en cette année 2015 ( insurrection assisté au Burundi, coup d'état manqué de mai 2015, référendum de décembre au Rwanda, attaque des camps militaires au Burundi, menace d'envoi d'une force d'invasion...) sans intégrer cette donne: après une vingtaine d'années de rodage et à la satisfaction de ses commanditaires, Paul Kagame a estimé qu'il avait désormais les coudées franches pour se proclamer président à vie du Rwanda et avait aussi désormais carte blanche pour imposer son modèle aux pays voisins en commençant par le pauvre Burundi considéré comme le maillot faible. Mais, si ce coup ne réussissait pas, l'histoire de la région serait alors à réécrire. 

Emmanuel Neretse

 

Présentation de l'auteur

 

Ecrivain et journaliste spécialisé dans les domaines de défense et de sécurité, Emmanuel Neretse est depuis une vingtaine d'années, une référence en matière d'analyses géostratégiques concernant le Région des Grands Lacs en Afrique. Ses articles sont régulièrement publiés sur plusieurs sites dont : www.echosdafrique.com; www.musabyimana.net; www.sourcesdunil.com. Il va désormais publier aussi sur ce nouveau site. 

Auteur de :

La politique de défense : un défi pour les états africains. Kigali, IMPRISCO, février 1994.

Grandeur et décadences des Forces armées rwandaises, Lille Sorces du Nil , 2010.Rwanda. Vingt ans de pouvoir du FPR. Quel bilan, Bruxelles, Editions Scribe, 2014 (coécrit avec  Gaspard Musabyimana)

 

Emmanuel Neretse, La politique de défense : un défi pour les états africains. Kigali, IMPRISCO, février 1994.

Emmanuel Neretse, Grandeur et décadences des Forces armées rwandaises, Lille Sorces du Nil , 2010.

Emmanuel et Gaspard MUsabyimana , Rwanda. Vingt ans de pouvoir du FPR. Quel bilan, Bruxelles, Editions Scribe, 2014.

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