Par MUSAVULI Boniface
 
L’information est restée taboue tout au long du week-end, aussi bien du côté de la MONUSCO (Mission de l’ONU au Congo) que des autorités de Kinshasa. Deux hélicoptères congolais en patrouille dans la zone entre Karisimbi et Mikeno, au Nord-Kivu, se sont écrasés après avoir été touchés par des missiles SAM-7 Strela, les mêmes types de missiles que possède l’armée rwandaise, les RDF, qui avaient été utilisés contre l’avion du président Habyarimana en 1994. L’attaque contre les deux appareils de l’armée congolaise a été menée vendredi 27 janvier 2017 par un commando près de la frontière rwandaise. A côté de l’épave du premier hélicoptère, les trois membres de l’équipage de nationalité russe ont été retrouvés blessés. Le lendemain, près de l’épave du second appareil, le corps du colonel FARDC Ezéchiel Kwasundowe et celui d’un conseiller russe ont été retrouvés criblés de balles. Ils avaient eu le temps de prévenir leurs proches par téléphone, ce qui indique qu’ils ont été exécutés à froid, au sol.


Les premières informations avaient attribué l’attaque aux combattants du M23, la milice rwando-ougandaise défaite militairement en novembre 2013 à la suite d’une offensive de l’armée et de la brigade d’intervention de la MONUSCO. Ses membres, recueillis au Rwanda et en Ouganda, avaient étonnamment bénéficié d’un droit de survie en application des accords de Nairobi du 12 décembre 2013 et de la loi d’amnistie promulguée par le président Joseph Kabila le 12 février 2014. Leur entrée en guerre contre le Congo n’était donc qu’une question de temps[1].

Revoici le M23

Ils ont ainsi mené une incursion sur le territoire congolais le 15 janvier 2016, selon une alerte donnée par le gouverneur du Nord-Kivu, Julien Paluku[2]. Il est toutefois peu probable que le Rwanda et l’Ouganda aient pu confier à une milice des armes aussi dangereuses que des missiles sol-air dans une zone survolée par des avions civils en permanence. Le commando qui s’est servi de ces missiles contre les deux hélicoptères congolais est certainement une unité des RDF, l’armée rwandaise, ce qui fait de cet incident, un acte de guerre et une agression devant nécessiter la riposte de l’Etat congolais et ses alliés. Le Conseil de sécurité devrait également être concerné, l’Est du Congo étant une zone frappée d’un embargo sur les armes, en application des Résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU[3]. Ceci pourrait expliquer l’embarras des autorités congolaises et de la MONUSCO qui restent murées dans le silence et la langue de bois.

En tout cas, pendant qu’à Goma on cherche des mots et qu’à Kinshasa les politiciens sont empêtrés dans des discussions autour de la composition du futur gouvernement devant mener le pays aux élections, la menace d’une nouvelle « guerre des Tutsi » se précise. Elle avait été clairement annoncée dans l’article de la journaliste belge Colette Braeckman en août 2016. Elle affirme que de jeunes tutsi estiment être des laissés pour compte après avoir pris part à toute les guerres du Congo depuis vingt ans et permis à certains des dignitaires de leur communauté d’obtenir des postes dans l’administration et l’armée, ils envisagent de reprendre des armes pour imposer leur retour dans le Nord-Kivu et l’Ituri. Une force de quatre mille combattants[4] serait déjà constituée. Dans son article du 05 octobre 2016, Tony Busselen annonce que même des FDLR seraient parmi les recrues pour cette nouvelle guerre[5], ce qui n’a rien d’étonnant, parce que plusieurs factions des FDLR travaillent dans l’Est du Congo pour le compte du régime de Kagame.

Les FARDC hors combat ?

Sur le plan militaire, le Congo part avec de lourds handicaps. Au fil des guerres à répétition, le Rwanda et l’Ouganda ont réussi l’exploit d’installer des milliers de leurs agents dans tous les rouages de l’appareil de l’Etat congolais, et surtout dans la hiérarchie de l’armée. Des milliers de « taupes » qui ne se cachent même plus. Ils sabotent les opérations de l’armée et facilitent les victoires des agresseurs, comme en décembre 2012 lorsque le M23 s’était emparé de la ville de Goma que l’armée congolaise avait désertée sur ordre, selon Colette Braeckman, du général Didier Etumba, chef d’Etat-major des FARDC. La guerre du Kivu est aussi l’histoire des trahisons orchestrées du haut de l’Etat congolais pour offrir au Rwanda les occasions de triompher de son grand voisin gouverné par des traitres[6]. A Goma, après l’attaque contre les deux hélicoptères et l’exécution au sol du colonel Ezéchiel Kwasundowe, les soldats commencent à se poser des questions. Qui a communiqué le plan de vol à l’ennemi ? Pourquoi y a-t-il autant d’officiers issus des mouvements parrainés par le Rwanda (RCD, CNDP,…) à des postes stratégiques où se joue la vie des soldats congolais chaque fois qu’ils partent en mission ?

De l’autre côté de la frontière, on découvre que les anciens commandants du M23 roulent carrosse avec le même type de véhicules offerts par le président Kabila aux officiers supérieurs en février 2016. Qui a distribué ces véhicules des deux côtés de la frontière ? Qui équipe le M23, un mouvement dont les membres sont supposés être dans des camps et vivre dans des conditions modestes ? L’ennemi de l’intérieur ! Aucune armée ne peut battre l’ennemi en face en se déployant avec dans ses rangs et dans sa hiérarchie des chevaux de Troie. On s’attend donc à de nouvelles débandades de l’armée et, hélas, à l’exode des milliers de familles congolaises chargés de leurs bagages.

A qui profite la guerre ?

Sur le plan économique, bien évidemment, cette guerre est partie pour être l’occasion d’un enrichissement par le pillage pour les dirigeants rwandais et ougandais, un business qu’ils relancent tous les deux à quatre ans depuis les vingt dernières années (1996-97 ; 1998-2003 ; 2004 ; 2008-9 ; 2012-13). A chaque fois, les biens des Congolais sont pillés et acheminés au Rwanda et en Ouganda. Par ailleurs, l’occupation des terres congolaises qui s’en suit et l’occasion pour les deux pays de contrôler les circuits économiques et les gisements miniers. Dans son rapport 2011, l’ONG britannique Global Witness a fait remarquer que le Rwanda est devenu un important exportateur de minerais qu’il n’a pas dans son sous-sol alors que les autorités « refusent de publier les données complètes sur la production » nationale[7]. Depuis 2014, le Rwanda est le premier exportateur mondial de coltan, un minerai qu’il puise dans le sous-sol de l’Est du Congo. En août 2017, la compagnie minière AB Minerals a annoncé la construction au Rwanda de la première usine africaine de séparation du coltan à échelle industrielle. La société a déclaré que l’usine sera opérationnelle à la mi-2017. L’avenir de cette usine est conditionné par le drainage au Rwanda des minerais de l’Est du Congo et l’impossibilité de voir implanter une usine concurrente sur le sol congolais. Une nouvelle guerre dans l’Est du Congo découragera les investisseurs et laissera au Rwanda et à cette compagnie le champ libre.

Sur le plan politique, il faut dire que cette guerre était quelque part prévisible. Le président Joseph Kabila, allié de Kagame et Museveni est en difficulté à Kinshasa où il subit des pressions internationales pour qu’il quitte le pouvoir. Toutes sortes de stratagème ont été utilisés pour lui assurer de rester au pouvoir. En provoquant une guerre à l’Est et en faisant en sorte que l’armée congolaise soit dans l’incapacité de s’imposer, les trois régimes créent une crise sécuritaire qui bouleverse les priorités. Les faibles moyens de l’Etat congolais vont servir à gérer la crise en termes de dépenses de l’armée et d’actions diplomatiques. Pendant ce temps, le président Kabila, bien évidemment, reste au pouvoir. Sachant que les dirigeants du M23 le considèrent toujours comme leur ancien camarade de maquis, avec qui ils ont cheminé du FPR de Kagame à la présidence de la RDC, la question de savoir à qui profite cette guerre avait sa réponse longtemps avant les tirs de missile.

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